Paramoteur et bonne chère ne font pas toujours bon ménage.
J’en veux pour preuve ce petit vol bien sympathique en haute Savoie en
compagnie de Karim.
Descendu de ma vallée d’Abondance
d’adoption vers le Faucigny, mon hôte m’escorte sur la Tour, à quelques
encablures de Peillonnex.
L’après-midi
est ensoleillée, l’air frais et le cumulus de belle taille. Tout cela ne laisse
présager rien que de très bon et des ascenseurs à peu de frais. Juste de quoi
faire oublier à mon corps d’athlète élancé les quelques centaines de grammes
que lui ont infligé la veille un poulet aux olives, sauce méditerranéenne et
son allié naturel, un petit cabernet sauvignon de toute beauté.
Le terrain de la Tour est digne
de Roissy. Long, large et
parsemé de pissenlits. C’est un terrain à ma convenance. Mais le premier essai
s’avère loin d’être concluant. Bardé d’électronique en la personne de mon Canon
EOS, secondé par le vario, le GPS, la
radio, le compas de relèvement de marine, le peigne et la boîte de bonbon, j’en
passe… et des meilleures…, je laboure le terrain sur 300 bons mètres. Certes,
la voile est bien montée, elle commence même à porter mais rien n’y fait. La
planète ne se sépare pas de mes semelles du moindre centimètre… à moins que ce
ne soit le contraire... Je fais
retomber la voile, m’arrête et reprends mon souffle comme un coureur du tour de
France à l’issu de la spéciale sur le mont Ventoux. C’est pas beau de vieillir…
et occasionnellement de fumer !..
Karim a bien senti les données du
problème .Il vient à ma rescousse en me
délestant du parapente avec beaucoup de bienveillance et un soupçon de
condescendance.
Retour à la case départ sans
prendre une carte chance et sans toucher 20 000 francs. Deuxième
essai : Mêmes motifs mais pas la même punition. J’ai désormais les pieds
en l’air à l’issue d’un second sprint. Petit coup de virage vers la gauche pour
attaquer le Môle. Si seulement le petit thermique salvateur pouvait se
manifester dès cette sortie de décollage. Que Nenni. Il faut allez chercher une
pompe de troisième ordre au dessus d’une ferme. Karim m’ayant averti de
certaines indélicatesses à ne pas commettre à l’égard des bovidés autochtones
et de leurs pacifiques… propriétaires, je reprends mon bâton de pèlerin pour
élever mon âme et ma corpulence sous d’autres cieux.
Il me faudra donc attaquer cette
première montée au piolet et aux crampons.
A
force de suivre parfaitement les courbes isométriques comme le ferait un
géomètre consciencieux, je me retrouve coincé en fond de vallée montant vers le
môle. C’est là que St Michel, patron des moucherons et autres volatiles de même
acabit daigne enfin répondre à ma requête. Le thermique est là et bien là. Un
tour, deux tours, dix tours au moteur. La divine
colonne est solide et bien matérialisée. Je coupe le ventilateur pour affûter
tous mes sens. L’entrée est relativement douce
mais quelle pompe. Imaginez l’ascenseur d’un palace de luxe de 1000m de
hauteur avec petite musique brésilienne de supermarché qui vous aspire à 5 ou 6 mètres par seconde. Le Walhalla du parapento-motoriste.
Une petite demi-heure plus tard,
je chatouille les barbules du petit cumulus qui couronne le Môle. Karim est un
peu plus bas. J’en profite. C’est une des rares fois où je peux contempler
l’extrado de sa Dudek. Pour toute la suite du périple il me faudra me contenter
de son numéro d’identification
La traversée de la vallée de
l’Arve, Cluse devant à gauche,
Bonneville à nos pieds, prend des allures de croisière transatlantique. Et dire
qu’il faut redémarrer ce satané moteur, qui, capricieux comme à l’accoutumée
refuse de se lancer,
attendant que je passe acrobatiquement une main gauche hésitante pour le gaver
d’essence avec la poire, comme un oisillon attendant la becquée.- je dis cela
parce qu’il m’est arrivé plus souvent qu’à mon tour de traiter ce merveilleux
produit du génie humain de tous les noms d’oiseaux !.. Il se décide enfin
à me donner satisfaction mais il va falloir attaquer la chaîne du Bargy en la
remontant en direction de l’ouest. Au passage, nous saluons une petit groupe de
chamois qui, affolés
par le bruit des moteurs, pense trouver son salut dans une course
ascensionnelle sur le névé abrupt. Nous écourtons nos salutations pour laissez
ces sympathiques rupicapri se remettre de leurs émotions.
La question est maintenant de
grimper au bout du Bargy pour basculer
sur l’autre versant. Le thermique est bien là, assez important mais moins
organisé que son cousin du Môle. Il s’amuse un peu avec la configuration du
relief si bien qu’il faille rebrousser chemin et s’avancer de nouveau vers la
vallée de l’Arve pour bénéficier de son flux. Karim a compris le truc bien plus
tôt que moi. Il est au plafond en train de faire des réussites et m’engage à
mettre le turbo. Il me faut une bonne vingtaine de minutes pour centrer le
thermique et me hisser péniblement au niveau
de la crête.
De l’autre côté, le paysage est
grandiose.
La chaîne des Aravis est vêtue de
guenilles de neige qui, loin
d’en atténuer ses charmes, rehaussent sa majesté. Sur ce train majestueux qui
semble progresser vers le levant au pas de légionnaire, trônent des
cumulus ouatés qu’on dirait importés de
l’Olympe. Le panthéon céleste nous souhaite la bienvenue…
Oui !, mais mon moteur et
son acolyte-réservoir d’essence lui, me rappelle à son bon souvenir en me
tapotant presque sur l’épaule !
J’ai de nouveau réduit au silence
cet importun personnage pour m’engager sur la crête qui permet de transiter sur
la chaîne des Aravis. Jusque là, tout va bien. L’air remonte la pente sur les
deux versants et me permet de glisser vers la Pointe Percée sans perdre un
centimètre. Les choses se gâtent lorsque je constate que Karim est plus bas et
plus à droite sur le col des Anes. Attiré vers le vide comme un papillon par le
filament d’une ampoule électrique, je plonge vers lui et, tandis que je
descends,… il monte, tout occupé à enrouler une des dernières pompes de cette
merveilleuse après midi. C’est la mort dans l’âme que je reprends ma route vers
la gauche en direction de Cluses non
sans avoir vainement tenté de remonter à sa hauteur. Tandis qu’il part compter
fleurette à deux parapentes qui virevoltent joyeusement dans la lumière
déclinante sur la face enneigée de la Pointe Percée, je file sans honneur et
sans gloire sur le chemin de ma tanière.
Adieu donc veaux, vaches cochons.
Il me faut reprendre la route du retour, faute de
quoi je risque bien d’écourter le vol et de bivouaquer dans une bergerie
d’alpage, au pain sec et à l’eau, si tant est que j’ai le loisir de trouver un
bout de pain.
Oui ! Je sais bien ce que d’aucun d’entre vous marmonnent
entre leurs perfides incisives « si j’en juge pas le début de son récit,
voilà bien une mésaventure qui ne pourrait que lui être salutaire et augurer de
ses futures pérégrinations aéronautiques ». Le divin Rabelais dont une
parcelle m’habite en juge autrement et ne leur ferons pas le plaisir de
satisfaire cette funeste joie d’acètes neurasthéniques. J’ai entamée la longue
descente vers Cluses que j’ai bien l’intention d’atteindre sans encombre. Si
d’aventure mon réservoir donnait des signes d’essoufflement fatal, il se trouverait bien une généreuse
table d’hôte pour m’y accueillir et remplacer avantageusement l’octane 98 par
un petit vin d'Aÿze, dont les vignerons locaux ont le secret.
Karim a fini de causer parapente
et vient me rejoindre en bordure de la vallée de l’Arve. Un nouvel aléa vient
gaiement perturber nos projets. Il semblerait qu’un petit malin ait ouvert
l’outre d’Eole et nous nous retrouvons avec un joli flux d’Ouest qui se
renforce en fond de vallée par l’effet venturi, ralentissant singulièrement
notre progression. Avec un peu de jugeote, tout ceci était bien prévisible car
il est désormais 18h et le soleil couchant et la configuration du relief se
sont donné le mot avec pour nous contrer. Pour moi, cette odyssée risque donc
bien de finir du côté de Bonneville.
Je traverse la vallée de l’Arve
pour me protéger de la vigueur du flux et chercher un terrain accueillant pour
dégourdir mes trains d’atterrissage, escorté par Karim qui assume pleinement et
efficacement son rôle de chien de berger. Il propose de poser du côté de St
Pierre en Faucigny, tentant mais inaccessible pour ma modeste embarcation. Ce
sera finalement un pré à l’entrée orientale de Bonneville qui aura ma préférence
Posé sans problème, suivi de mon
comparse qui me fait judicieusement remarquer que le redécollage risque d’être
problématique au même endroit, compte tenu du vicieux petit fil électrique
soutenu par un malheureux poteau orphelin qui traverse le terrain dans toute sa
largeur à une vingtaine de mètres devant nous, fil que je n’avais absolument
pas vu. Cela n’entame nullement la joie
goguenarde qui habite Karim à perfuser mon malheureux équipage de quelques
litres du précieux liquide qui pourrait éventuellement me permettre de
poursuivre ma route jusqu’à destination. Il lui restait 3 litres et demi, moi
1, 5. Je lui en pompe 1,5, j’en ai
3 il lui en reste deux; Le compte est bon – tout le monde suit ?
Et c’est reparti comme en 40,
expression attestée depuis le XVIIe siècle et qui semblerait faire référence à
la fin du monde supposée se dérouler une quarantaine d’années après le passage
au second millénaire après la naissance du Christ – en rajoutant son âge à
l’heure de sa crucifixion -et non à la grande migration touristiques de nos
germains cousins sur les campagnes et les côtes fleuries de notre belle France
au début de la 4ème décennie du siècle dernier… Mais je m’égare et
j’en vois certains bailler au fond de la classe….
Karim, lui, va à l’essentiel,
franchit la petite barrière qui nous sépare du plateau de Peillonnex. Il se
paye même le luxe de remonter quasiment au sommet du Môle. Prudent et
laborieux, Je préfère faire le tour par l’ouest en me contentant de caresser
des yeux la poignée des gaz. La méthode paie, elle
aussi. Une vingtaine de minutes après ce second décollage, le terrain de la
Tour est en vue. Avec un petit bonus. L’air chauffé pendant la journée vient
maintenant lécher le versant occidental du Môle me permettant de remonter
significativement sans qu’il en coûte. Eh bien soit, montons et buvons jusqu’à
plus soif … jusqu’à ce que le piston se mette à ratatiner. Cette fois-ci, le
bar est fermé, mais comme je suis pratiquement à l’aplomb du terrain, il n’y a
plus péril en la demeure. Je profite des derniers rayons de soleil avant
d’entamer un petite descende rapide en 360(°), histoire de revigorer tout mon
petit monde.
Mon compagnon est encore bien
haut et boit son plaisir à petite gorgée pour n’atterrir que 10 minutes plus
tard dans le crépuscule haut savoyard.
Pour de la balade sympa, c’était
vraiment de la balade sympa ; J’en ai pris plein les mirettes et merci à
Karim pour ce magnifique lever de rideau.
Vincent (le vicomte)
Avant le décollage … |
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Le Môle, « phare »
incontournable à l’entrée de la vallée de l’Arve |
Karim survole la zone industrielle de
Bonneville |
Son numéro d’identification en
témoigne… Karim est bel et bien un savoyard ! |
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La chaîne du Bargy |
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La chaîne du Bargy
Le lac Bénit (chaîne du Bargy) |
Quelques chamois égarés sur un névé
du Bargy |
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La chaîne des Aravis |
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La chaîne des Aravis et le Mont Blanc
au fond |
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Les Aravis |
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Le lac du Maroly |
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Karim tutoie les nuages |
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Le lac de Lessy |
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La Pointe percée (et le Mont Blanc à
gauche) |
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Karim sur le Jallouvre |
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Le moteur A3 prêt pour une perfusion ! |
La vampirisation a commencé |
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La Tour |
Karim aterrit. Sans doute a-t-il humé le fumet de l’apéro… |
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Certaines photos ont été utilisées avec
l’aimable autorisation de Karim Belhalfaoui